Nous ignorons nos propres désirs

(…ou nous feignons de les ignorer)

Souvent nous ne savons pas ce que nous souhaitons ou ce que nous craignons. Nous pouvons caresser un souhait pendant des années entières, sans nous l’avouer, sans même en prendre clairement conscience ; c’est que l’intellect n’en doit rien savoir, c’est qu’une révélation nous semble dangereuse pour notre amour-propre, pour la bonne opinion que nous tenons à avoir de nous-mêmes ; mais quand ce souhait vient à se réaliser, notre propre joie nous apprend, non sans nous causer une certaine confusion, que nous appelions cet événement de tous nos vœux ; tel est le cas de la mort d’un proche parent dont nous héritons.

Et quant à ce que nous craignons, nous ne le savons souvent pas, parce que nous n’avons pas le courage d’en prendre clairement conscience. Souvent même nous nous trompons entièrement sur le motif véritable de notre action ou de notre abstention, jusqu’à ce qu’un hasard nous dévoile le mystère. Nous apprenons alors que nous nous étions mépris sur le motif véritable, que nous n’osions pas nous l’avouer, parce qu’il ne répondait nullement à la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes. Ainsi, nous nous abstenons d’une certaine action, pour des raisons purement morales à notre avis ; mais après coup nous apprenons que la peur seule nous retenait, puisque, une fois tout danger disparu, nous commettons cette action.

Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, Suppléments au Livre II, Chapitre XIX

L'essentiel

Ce n’est pas un secret : Freud a beaucoup emprunté à Schopenhauer. En témoigne ce texte qui, dans le détail, nous décrit le processus du… refoulement.

Schopenhauer pointe ainsi du doigt un phénomène très concret que chacun peut observer dans la vie de tous les jours : notre amour-propre fausse notre lucidité, en nous poussant à masquer les motivations réelles de nos actions.

Il réaffirme par cet exemple la dichotomie entre le monde comme représentation (les raisons que nous croyons avoir pour expliquer nos actions) et le monde comme volonté (les motivations réelles et intéressées qui ont vraiment mené à nos actions).

Des ressources pour aller plus loin

La voix du désir

Le désir sexuel — spécialement quand, se fixant sur une femme déterminée, il se concentre en amour — est la quintessence de toute la duperie de ce noble monde. Il promet en effet si indiciblement, si infiniment, si follement tant de choses, et il tient si misérablement sa promesse !

– Schopenhauer, Parerga et paralipomena

Podcast

Biographie de Schopenhauer

FRANCE CULTURE

Podcast

Qui a découvert l’inconscient ?

France Culture

Thèse

La notion d’inconscient chez Schopenhauer

Jean-Charles Banvoy

Texte Intégral

Le monde comme volonté et comme représentation

SCHOPENHAUER