L'illusion de la cause finale

La nature n’est pas à notre service

Tous les hommes naissent dans l’ignorance des causes, et qu’un appétit universel dont ils ont conscience les porte à rechercher ce qui leur est utile. Une première conséquence de ce principe, c’est que les hommes croient être libres, par la raison qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leurs désirs, et ne pensent nullement aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir. Il en résulte, en second lieu, que les hommes agissent toujours en vue d’une fin, à savoir, leur utilité propre, objet naturel de leur désir ; et de là vient que pour toute les actions possibles ils ne demandent jamais à en connaître que les causes finales, et dès qu’ils les connaissent, ils sont contents, n’ayant plus dans l’esprit aucun motif d’incertitude. Et s’il arrive qu’ils ne puissent acquérir cette connaissance à l’aide d’autrui, il ne leur reste plus qu’à se tourner vers eux-mêmes, et à réfléchir aux fins qui les déterminent ordinairement eux-mêmes à de tels actes ; et de cette façon il est nécessaire qu’ils jugent du caractère des autres par leur propre caractère. Or, les hommes venant à rencontrer hors d’eux et en eux-mêmes un grand nombre de moyens qui leur sont d’un grand secours pour se procurer les choses utiles, par exemple les yeux pour voir, les dents pour mâcher, les végétaux et les animaux pour se nourrir, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir les poissons, etc., ils ne considèrent plus tous les êtres de la nature que comme des moyens à leur usage ; et sachant bien d’ailleurs qu’ils ont rencontré, mais non préparé ces moyens, c’est pour eux une raison de croire qu’il existe un autre être qui les a disposés en leur faveur.

Spinoza, Éthique, I, Appendice

L'essentiel

Pourquoi croyons-nous que le monde a été fait pour nous ? Spinoza répond simplement : nous naissons sans savoir ce qui nous détermine, mais conscients de nos désirs. Et de ce décalage naît en nous une illusion fondamentale, qui se décline en trois temps :

D’abord, nous nous croyons libres. Car nous sentons nos désirs, mais nous ignorons les causes qui nous déterminent (et nous prenons notre ignorance pour de la liberté).

Ensuite, comme nous agissons toujours en vue d’une fin (c’est-à-dire en vue de ce qui nous est utile), nous cherchons partout des « pour quoi », mais jamais des « pourquoi ».

Enfin, trouvant mille moyens commodes à notre disposition (les yeux pour voir, les dents pour mâcher, le soleil pour nous éclairer), nous concluons qu’un Être les a disposés là exprès pour nous.

En d’autres termes, la cause finale n’est pas dans les choses : c’est une ombre que notre désir projette sur elles.

Des ressources pour aller plus loin

Critique du finalisme

« Cette espèce de cause, qu’on appelle finale, n’est rien autre chose que l’appétit humain, en tant qu’on le considère comme le principe ou la cause principale d’une certaine chose. »

– Spinoza, Éthique, IV, Préface

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