Ce que peut le corps
Personne n’a jamais su dire ce dont le corps est réellement capable par lui-même.
[Les hommes] sont fermement persuadés que c’est sous le seul commandement de l’Esprit que le Corps tantôt se meut, tantôt est au repos, et qu’il accomplit un très grand nombre d’actions qui dépendent de la seule volonté de l’Esprit et de l’art d’excogiter.
Et de fait, ce que peut le Corps, personne jusqu’à présent ne l’a déterminé, c’est-à-dire, l’expérience n’a jusqu’à présent enseigné à personne ce que le Corps peut faire par les seules lois de la nature en tant qu’on la considère seulement comme corporelle, et ce qu’il ne peut faire à moins d’être déterminé par l’Esprit.
Car personne jusqu’à présent n’a connu la structure du Corps si précisément qu’il en pût expliquer toutes les fonctions, pour ne rien dire ici du fait que, chez les Bêtes, on observe plus d’une chose qui dépasse de loin la sagacité humaine, et que les somnambules dans leur sommeil font maintes choses qu’ils n’oseraient faire dans la veille; ce qui montre assez que le Corps lui-même, par les seules lois de sa nature, peut maintes choses qui font l’admiration de son Esprit.
Ensuite, personne ne sait de quelle façon, ou par quels moyens, l’Esprit meut le Corps, ni combien de degrés de mouvement il peut attribuer au Corps, et à quelle vitesse il peut le mouvoir. D’où suit que, quand les hommes disent que telle ou telle action du Corps provient de l’Esprit, lequel a un empire sur le Corps, ils ne savent ce qu’ils disent, et ils ne font qu’avouer, en termes spécieux, qu’ils ignorent la vraie cause de cette action sans s’en étonner.
L'essentiel
Ce texte est une réponse directe au dualisme cartésien (âme/corps), et à l’idée couramment acceptée que c’est l’Esprit (ou l’Âme) qui commande le Corps. Car, pour Spinoza, cette idée s’apparente plutôt à une superstition qu’à une véritable connaissance.
En effet, pour véritablement prouver que c’est l’Esprit qui dicte les mouvements du Corps, il faudrait prouver :
1) Ce que peut l’Esprit ;
2) Ce que peut le Corps ;
3) Si l’Esprit, par ses seules capacités, est en mesure de contrôler le Corps.
Et c’est là que l’argumentation de Spinoza prend un tour particulièrement original et percutant : qui sait vraiment ce que peut le Corps en dehors de l’Esprit ? Qui serait capable de l’étudier pour ce qu’il est, par sa seule nature matérielle ?
Car le Corps, livré à lui-même, fait déjà mille choses qui étonnent l’Esprit censé le diriger. Et quand nous parlons d’un « empire de l’Esprit sur le Corps », nous parlons en réalité de quelque chose que nous ne comprenons pas.
En d’autres termes : le prétendu pouvoir de l’Esprit sur le Corps n’est pas un pouvoir, mais plutôt une ignorance qui s’ignore.
Des ressources pour aller plus loin
La puissance du corps
« Le Corps lui-même, par les seules lois de sa nature, peut maintes choses qui font l’admiration de son Esprit. »





