L'homme n'est que déguisement
Préférant servir notre intérêt que la vérité, nous jouons le jeu de la flatterie pour ménager notre place dans la société.
Chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile, et l’aversion plus dangereuse. Un Prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. Or ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent, et ainsi ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.
Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle : on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion.
L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut pas qu’on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres. Et toutes ces dispositions si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur.
L'essentiel
Que valent la grandeur et les honneurs si tout le monde nous ment ?
Car d’après Pascal, plus on s’élève socialement, plus on s’éloigne de la vérité, car autour de nous les flatteurs se font nombreux.
De façon plus générale, comme il vaut toujours mieux maintenir une bonne relation avec celui dont on attendra bientôt un service, le blesser avec une vérité n’est pas dans notre intérêt.
La vie humaine n’est donc qu’une hypocrisie généralisée, qui repose sur une tromperie mutuelle et permanente.
Des ressources pour aller plus loin
Le règne de l’amour propre
« La nature de l’amour propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi, et de ne considérer que soi. »
– Pascal, Pensées (100, Ed Brunschvicg)
Podcast
Le contexte de la rédaction des Pensées




