Le goût gouverne, non les idées
Ce que nous tenons pour des convictions raisonnées n’est le plus souvent que l’écho d’un goût déjà formé en nous.
Modification du goût. – La modification du goût général est plus importante que celle des opinions ; les opinions, avec toutes leurs preuves, leurs réfutations et l’ensemble de la mascarade intellectuelle, ne sont que des symptômes de la modification du goût et absolument pas, comme on le prétend encore si fréquemment, ses causes.
Comment se modifie le goût général ? De la manière suivante : des individus, des puissants, des hommes influents expriment sans aucun sentiment de honte leur hoc est ridiculum, hoc est absurdum, donc le jugement traduisant leur goût et leur dégoût, et l’imposent de manière tyrannique : – ils soumettent ainsi beaucoup d’hommes à une contrainte qui se transforme progressivement en habitude pour plus encore, et enfin en besoin pour tous.
Mais que ces individus possèdent un sentiment et un « goût » différents, cela tient habituellement à une particularité de leur mode de vie, de leur alimentation, de leur digestion, peut-être à la présence dans leur sang et leur cerveau d’une quantité un peu plus importante ou un peu moins importante de sels inorganiques, bref à la physis : mais ils ont le courage de suivre leur physis et de prêter l’oreille à ses exigences jusque dans leurs notes les plus subtiles : leurs jugements esthétiques et moraux sont ces « notes les plus subtiles » de la physis.
L'essentiel
Pourquoi défend-on avec tant d’ardeur une idée qu’au fond on n’a jamais vraiment choisie ?
Nietzsche renverse l’ordre habituel. On croit que nos opinions naissent de nos raisonnements. En réalité, elles arrivent après. Ce qui tranche d’abord, c’est un goût, un dégoût (une réaction plus vieille que tous nos arguments).
Les preuves, les réfutations, les grands débats ? Des habits qu’on enfile après coup, pour rendre présentable ce que quelque chose en nous avait déjà décidé.
Des ressources pour aller plus loin
La tyrannie du goût
« Dans tout cela — dans le choix de la nourriture, du lieu et du climat, dans le choix des divertissements — l’instinct de conservation commande, un instinct qui s’exprime de la façon la moins équivoque sous forme de défense de soi. »
– Nietzsche, Ecce Homo, « Pourquoi je suis si malin », § 7
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