Pas de démocratie sans conflit
Une démocratie en bonne santé n’éteint pas l’affrontement politique : elle lui donne un terrain et des règles.
Une démocratie qui fonctionne bien réclame un affrontement entre des positions politiques légitimes. C’est ce à quoi doit servir la confrontation entre la gauche et la droite. Une telle confrontation doit pouvoir fournir des formes collectives d’identification assez fortes pour mobiliser les passions politiques. Si cette configuration adversariale vient à manquer, les passions ne peuvent plus trouver une issue démocratique et les dynamiques agonistiques du pluralisme sont entravées.
[…] Quand les frontières politiques deviennent floues, la désaffection à l’égard des partis politiques s’installe et s’imposent alors progressivement d’autres types d’identités collectives, autour d’identifications nationalistes, religieuses ou ethniques. Les antagonismes peuvent prendre plusieurs formes et il est vain de croire qu’ils puissent être éradiqués. D’où l’importance de leur donner une forme agonistique d’expression à travers le système pluraliste.
[…] Outre les défauts de l’approche libérale, le principal obstacle à la mise en œuvre d’une politique agonistique [c’est-à-dire fondée sur l’affrontement entre idéaux opposés] vient de ce que, depuis l’effondrement du modèle soviétique, le néolibéralisme, qui prétend qu’il n’existe aucune alternative à l’ordre existant, exerce une hégémonie incontestée. Les partis sociaux-démocrates s’y sont résignés et, au prétexte qu’il fallait se « moderniser », n’ont cessé de se déplacer vers la droite, allant jusqu’à se dire de « centre-gauche ». Au lieu de profiter de la crise du vieil ennemi communiste, la social-démocratie a été entraînée dans sa chute. La politique démocratique a ainsi perdu une grande opportunité. Les événements de 1989 auraient dû servir à redéfinir la gauche, désormais libérée du poids que représentait jusque-là le système communiste.
C’était l’occasion rêvée d’approfondir le projet démocratique, dans la mesure où les frontières politiques traditionnelles avaient été brisées et auraient pu être redessinées d’une manière plus progressiste. Ce fut malheureusement une occasion manquée.
L'essentiel
On croit souvent qu’une bonne démocratie est celle où tout le monde finit par tomber d’accord. Chantal Mouffe affirme l’inverse : une démocratie vivante a besoin d’un affrontement entre adversaires légitimes, ce qu’elle appelle l’agonisme.
Car que se passe-t-il quand on prétend supprimer ce conflit ? Les passions, privées d’issue démocratique, se rabattent alors sur d’autres identités : nationalistes, religieuses, ethniques.
En d’autres termes : à force de vouloir le consensus à tout prix, on ne pacifie pas la démocratie. On la prive de ce qui la fait respirer.
Des ressources pour aller plus loin
Le conflit nécessaire
« À l’intérieur du nous qui constitue la communauté politique, l’opposant ne sera pas considéré comme un ennemi à abattre mais comme un adversaire dont l’existence est légitime et qui doit être toléré. Ses idées seront combattues avec vigueur mais son droit à les défendre ne sera jamais mis en question. »
– Chantal Mouffe, Le paradoxe démocratique
Cycle · Le Pouvoir
Le Manuel Infini
Le parcours de philosophie qui vous accompagne, un texte après l’autre.





