Fragilité du jugement
L’inconstance de notre esprit produit l’incertitude de nos opinions.
Le fait qu’on ne voit aucune thèse qui ne soit débattue et controversée entre nous, ou qui ne puisse l’être, montre bien que notre jugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu’il saisit, car mon jugement ne peut pas le faire admettre par le jugement de mon semblable : ce qui est le signe que je l’ai saisi par quelque autre moyen que par un pouvoir naturel qui serait en moi et en tous les hommes.
Laissons de côté cette confusion infinie d’opinions que l’on voit parmi les philosophes eux-mêmes, et ce débat perpétuel et général sur la connaissance des choses. On a tout à fait raison, en effet, d’admettre que sur aucune chose les hommes – je veux dire les savants les mieux nés, les plus capables – ne sont d’accord, pas même sur le fait que le ciel est sur notre tête, car ceux qui doutent de tout doutent aussi de cela ; et ceux qui nient que nous puissions comprendre quelque chose disent que nous n’avons pas compris que le ciel est sur notre tête ; et ces deux opinions sont, par le nombre, incomparablement les plus fortes.
Outre cette diversité et cette division infinies, par le trouble que notre jugement nous donne à nous-mêmes et par l’incertitude que chacun sent en lui, il est aisé de voir que ce jugement a son assise bien mal assurée. Comme nous jugeons différemment des choses ! Combien de fois changeons-nous d’opinions ! Ce que je soutiens aujourd’hui et ce que je crois, je le soutiens et le crois de toute ma croyance ; toutes mes facultés et toutes mes forces empoignent cette opinion et m’en répondent sur tout leur pouvoir. Je ne saurais embrasser aucune vérité ni la conserver avec plus de force que je ne fais pour celle-ci. J’y suis totalement engagé, j’y suis vraiment engagé ; mais ne m’est-il pas arrivé, non pas une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours, d’avoir embrassé quelque autre opinion avec ces mêmes instruments, dans ces mêmes conditions, opinion que, depuis, j’ai jugée fausse ?
L'essentiel
Le fondement de toute prétention à la connaissance repose sur une nécessité : l’établissement jugements sûrs et certains. Or, pour Montaigne, rien n’est moins sûr.
Comme l’ont démontré les philosophes sceptiques de l’Antiquité (dont Pyrrhon et Sextus et Empiricus, que Montaigne connaît bien) : l’évidence n’existe pas.
Montaigne en fait la preuve de plusieurs manières, notamment en s’appuyant sur notre expérience personnelle de l’opinion, qui est universelle : nous adhérons à une idée avec une conviction totale, comme si elles était absolumpent vrai ; puis nous changeons d’avis et ne jurons plus que par une idée opposée.
Ainsi notre jugement semble faible et peu digne de confiance, quel que soit notre usage de la raison.
Des ressources pour aller plus loin
Que sais-je ?
« Les contradictions donc des jugements ne m’offensent, ni m’altèrent ; elles m’éveillent seulement et m’exercent. »





