Le pouvoir n'appartient qu'au groupe
Le pouvoir n’est jamais la propriété d’un homme : il naît quand un groupe agit de concert, et meurt quand ce groupe se divise.
Le pouvoir correspond à l’aptitude de l’homme à agir, et à agir de façon concertée. Le pouvoir n’est jamais une propriété individuelle ; il appartient à un groupe et continue à lui appartenir aussi longtemps que ce groupe n’est pas divisé. Lorsque nous déclarons que quelqu’un est « au pouvoir », nous entendons par là qu’il a reçu d’un certain nombre de personnes le pouvoir d’agir en leur nom. Lorsque le groupe d’où le pouvoir émanait à l’origine se dissout (potestas in populo — s’il n’y a pas de peuple ou de groupe, il ne saurait y avoir de pouvoir) son « pouvoir » se dissipe également. Dans le langage courant, lorsqu’il nous arrive de parler du « pouvoir d’un homme », du « pouvoir d’une personnalité », nous conférons déjà au mot « pouvoir » un sens métaphorique : nous faisons en fait, et sans métaphore, allusion à sa « puissance ».
La puissance désigne sans équivoque un élément caractéristique d’une entité individuelle ; elle est la propriété d’un objet ou d’une personne et fait partie de sa nature ; elle peut se manifester dans une relation avec diverses personnes ou choses, mais elle en demeure essentiellement distincte. La plus puissante individualité pourra toujours être accablée par le nombre, par tous ceux qui peuvent s’unir dans l’unique but d’abattre cette puissance, à cause justement de sa nature indépendante et singulière. […]
La force, terme que le langage courant utilise souvent comme synonyme de la violence, particulièrement quand la violence est utilisée comme moyen de contrainte, devrait être réservée, dans cette terminologie, à la désignation des « forces de la nature » ou de celles des « circonstances » (la force des choses), c’est-à-dire à la qualification d’une énergie qui se libère au cours de mouvements physiques ou sociaux.
L’autorité, qui désigne le plus impalpable de ces phénomènes, et qui de ce fait est fréquemment l’occasion d’abus de langage, peut s’appliquer à la personne — on peut parler d’autorité personnelle, par exemple dans les rapports entre parents et enfants, entre professeurs et élèves — ou encore elle peut constituer un attribut des institutions, comme, par exemple, dans le cas du Sénat romain (auctoritas in senatu) ou de la hiérarchie de l’Église (un prêtre en état d’ivresse peut valablement donner l’absolution). Sa caractéristique essentielle est que ceux dont l’obéissance est requise la reconnaissent inconditionnellement ; il n’est en ce cas nul besoin de contrainte ou de persuasion. (Un père peut perdre son autorité, soit en battant son fils, soit en acceptant de discuter avec lui, c’est-à-dire soit en se conduisant comme un tyran, soit en le traitant en égal.) L’autorité ne peut se maintenir qu’autant que l’institution ou la personne dont elle émane sont respectées. Le mépris est ainsi le plus grand ennemi de l’autorité, et le rire est pour elle la menace la plus redoutable.
La violence, finalement, se distingue, comme nous l’avons vu, par son caractère instrumental. Sous son aspect phénoménologique, elle s’apparente à la puissance, car ses instruments, comme tous les autres outils, sont conçus et utilisés en vue de multiplier la puissance naturelle, jusqu’à ce qu’au dernier stade de leur développement ils soient à même de la remplacer.
L'essentiel
Ce texte est une parfaite introductionau concept de pouvoir, car Arendt y sépare cinq notions trop souvent mêlées :
1) Le pouvoir : la capacité d’agir ensemble. Il n’appartient à personne en propre ; il appartient au groupe, et seulement tant que le groupe tient. Être « au pouvoir », c’est avoir reçu d’autrui le droit d’agir en son nom.
2) La puissance : la force d’un seul, propriété d’un individu, mais que le nombre peut toujours faire céder.
3) La force : l’énergie des choses, de la nature, des circonstances.
4) L’autorité : obéissance reconnue sans contrainte, et que le mépris ou le rire suffisent à détruire.
5) La violence : non un pouvoir, mais un instrument — des outils faits pour multiplier la puissance, jusqu’à parfois la remplacer.
Le pouvoir et la violence sont de nature différente. Le pouvoir naît du nombre qui s’accorde ; la violence commence là où cet accord se défait.
Des ressources pour aller plus loin
Le pouvoir et le groupe
« Le pouvoir (power) jaillit parmi les hommes lorsqu’ils agissent ensemble et retombe dès qu’ils se dispersent. »
– Arendt, Condition de l’homme moderne
Cycle · Le Pouvoir
Le Manuel Infini
Le parcours de philosophie qui vous accompagne, un texte après l’autre.





