Manipuler ou habiter le monde
La science traite le monde comme un objet à manœuvrer ; le philosophe rappelle qu’on l’habite d’abord avec son corps.
La science manipule les choses et renonce à les habiter. Elle s’en donne des modèles internes et, opérant sur ces indices ou variables les transformations permises par leur définition, ne se confronte que de loin en loin avec le monde actuel. Elle est, elle a toujours été, cette pensée admirablement active, ingénieuse, désinvolte, ce parti pris de traiter tout être comme « objet en général », c’est-à-dire à la fois comme s’il ne nous était rien et se trouvait cependant prédestiné à nos artifices.
Mais la science classique gardait le sentiment de l’opacité du monde, c’est lui qu’elle entendait rejoindre par ses constructions, voilà pourquoi elle se croyait obligée de chercher pour ses opérations un fondement transcendant ou transcendantal. Il y a aujourd’hui — non dans la science, mais dans une philosophie des sciences assez répandue — ceci de tout nouveau que la pratique constructive se prend et se donne pour autonome, et que la pensée se réduit délibérément à l’ensemble des techniques de prise ou de captation qu’elle invente. Penser, c’est essayer, opérer, transformer, sous la seule réserve d’un contrôle expérimental où n’interviennent que des phénomènes hautement « travaillés », et que nos appareils produisent plutôt qu’ils ne les enregistrent. De là toutes sortes de tentatives vagabondes. Jamais comme aujourd’hui la science n’a été sensible aux modes intellectuelles. Quand un modèle a réussi dans un ordre de problèmes, elle l’essaie partout. Notre embryologie, notre biologie sont à présent toutes pleines de gradients dont on ne voit pas au juste comment ils se distinguent de ce que les classiques appelaient ordre ou totalité, mais la question n’est pas posée, ne doit pas l’être.
L'essentiel
Quand vous regardez la mer, que voyez-vous ? Un horizon ? Un appel au voyage ? Ou juste une grande masse d’eau salée ?
Merleau-Ponty dit que la science réduit les choses à des objets quantifiables, mesurables, manipulables. Elle ne les habite pas : elle en fabrique des modèles, des variables, des indices, et travaille sur ces symboles plutôt que sur le monde lui-même.
Or il existe une autre manière d’être au monde : l’habiter. Le peintre ne survole pas le paysage, il le voit avec son corps, il s’y trouve pris, du dedans, pas au-dessus comme un ingénieur penché sur son plan.
Des ressources pour aller plus loin
Manipuler, habiter
« C’est en prêtant son corps au monde que le peintre change le monde en peinture. »
– Maurice Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit, partie II
La philosophie, expliquée et accompagnée
Le Manuel Infini
Le Manuel Infini : les grands textes de la philosophie, expliqués et lus avec vous, cycle après cycle.





