La ville comme prison
Derrière chaque mesure de quarantaine se cache un rêve : celui d’une ville où chacun reste à sa place, vu, compté, immobile.
Voici, selon un règlement de la fin du XVIIe siècle, les mesures qu’il fallait prendre quand la peste se déclarait dans une ville. D’abord, un strict quadrillage spatial : fermeture, bien entendu, de la ville et du « terroir », interdiction d’en sortir sous peine de la vie, mise à mort de tous les animaux errants ; découpage de la ville en quartiers distincts où on établit le pouvoir d’un intendant. Chaque rue est placée sous l’autorité d’un syndic ; il la surveille ; s’il la quittait, il serait puni de mort. Le jour désigné, on ordonne à chacun de se renfermer dans sa maison : défense d’en sortir sous peine de la vie. Le syndic vient lui-même fermer, de l’extérieur, la porte de chaque maison ; il emporte la clef qu’il remet à l’intendant de quartier ; celui-ci la conserve jusqu’à la fin de la quarantaine.
[…] Cet espace clos, découpé, surveillé en tous ses points, où les individus sont insérés en une place fixe, où les moindres mouvements sont contrôlés, où tous les événements sont enregistrés, où un travail ininterrompu d’écriture relie le centre et la périphérie, où le pouvoir s’exerce sans partage, selon une figure hiérarchique continue, où chaque individu est constamment repéré, examiné et distribué entre les vivants, les malades et les morts — tout cela constitue un modèle compact du dispositif disciplinaire. À la peste répond l’ordre ; il a pour fonction de débrouiller toutes les confusions : celle de la maladie qui se transmet quand les corps se mélangent ; celle du mal qui se multiplie lorsque la peur et la mort effacent les interdits. Il prescrit à chacun sa place, à chacun son corps, à chacun sa maladie et sa mort, à chacun son bien, par l’effet d’un pouvoir omniprésent et omniscient qui se subdivise lui-même de façon régulière et ininterrompue jusqu’à la détermination finale de l’individu, de ce qui le caractérise, de ce qui lui appartient, de ce qui lui arrive.
[…] Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des « contagions », de la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre.
L'essentiel
Que se passe-t-il, exactement, quand une ville se barricade contre la peste ?
On y voit d’abord une mesure sanitaire : s’enfermer pour ne pas se contaminer. Mais en y regardant de plus près on s’aperçoit que cela va beaucoup plus loin. Les moindres mouvements sont contrôlés, et le pouvoir s’exerce partout à la fois, sans interruption.
Dans cette ville quadrillée, Foucault constate qu’il y a autre chose qu’une simple réponse à l’épidémie. La ville pestiférée est un laboratoire : la forme pure de ce qu’il appelle la discipline. On y voit naître, en miniature, le rêve d’une société entièrement transparente, où rien n’échappe au regard du pouvoir.
Des ressources pour aller plus loin
La peste et l’ordre
« Le Panoptique est une machine à dissocier le couple voir-être vu : dans l’anneau périphérique, on est totalement vu, sans jamais voir ; dans la tour centrale, on voit tout, sans être jamais vu. »
– Michel Foucault, Surveiller et punir, III, Chap.3 « Le panoptisme »
EN savoir plus sur le pouvoir
Le Manuel Infini
Le cycle « Le Pouvoir » : les grands textes politiques, expliqués et accompagnés.





