Action sur des actions

Le pouvoir n’écrase pas une chose passive : il agit sur l’action d’un autre, et suppose donc sa liberté.

L’exercice du pouvoir n’est pas simplement une relation entre des « partenaires », individuels ou collectifs ; c’est un mode d’action de certains sur certains autres. Ce qui veut dire, bien sûr, qu’il n’y a pas quelque chose comme le pouvoir, ou du pouvoir qui existerait globalement, massivement ou à l’état diffus, concentré ou distribué : il n’y a de pouvoir qu’exercé par les « uns » sur les « autres » […]

Est-ce que cela veut dire qu’il faille chercher le caractère propre aux relations de pouvoir du côté d’une violence qui en serait la forme primitive, le secret permanent et le recours dernier – ce qui apparaît en dernier lieu comme sa vérité, lorsqu’il est contraint de jeter le masque et de se montrer tel qu’il est ? En fait, ce qui définit une relation de pouvoir, c’est un mode d’action qui n’agit pas directement et immédiatement sur les autres, mais qui agit sur leur action propre. Une action sur l’action, sur des actions éventuelles ou actuelles, futures ou présentes. Une relation de violence agit sur des corps, sur des choses : elle force, elle plie, elle brise, elle détruit : elle referme toutes les possibilités ; elle n’a donc auprès d’elle d’autre pôle que celui de la passivité ; et si elle rencontre une résistance, elle n’a d’autre choix que d’entreprendre de la réduire. Une relation de pouvoir, en revanche, s’articule sur deux éléments qui lui sont indispensables pour être justement une relation de pouvoir : que « l’autre » (celui sur lequel elle s’exerce) soit bien reconnu et maintenu jusqu’au bout comme sujet d’action ; et que s’ouvre, devant la relation de pouvoir, tout un champ de réponses, réactions, effets, inventions possibles.

[…] L’exercice du pouvoir peut bien susciter autant d’acceptation qu’on voudra : il peut accumuler les morts et s’abriter derrière toutes les menaces qu’il peut imaginer. Il n’est pas en lui-même une violence qui saurait parfois se cacher, ou un consentement qui, implicitement, se reconduirait. Il est un ensemble d’actions sur des actions possibles : il opère sur le champ de possibilités où vient s’inscrire le comportement des sujets agissants : il incite, il induit, il détourne, il facilite ou rend plus difficile, il élargit ou il limite, il rend plus ou moins probable ; à la limite, il contraint ou empêche absolument ; mais il est bien toujours une manière d’agir sur un ou sur des sujets agissants, et ce tant qu’ils agissent ou qu’ils sont susceptibles d’agir. Une action sur des actions.

Foucault, « Le sujet et le pouvoir », Dits et Écrits, IV

L'essentiel

On imagine souvent le pouvoir comme une forme de domination brutale : un maître qui impose, qui contraint, qui brise. Mais pour Foucault, c’est là confondre le pouvoir avec la violence. La violence, elle, agit sur des corps et sur des choses : elle force, elle détruit, elle ne laisse en face d’elle que de la passivité.

Le pouvoir, lui, fait tout autre chose. Il ne s’empare pas directement de l’autre : il agit sur ce que l’autre va faire. Une action sur des actions. Il incite, il détourne, il facilite ou rend plus difficile, il rend plus ou moins probable tel comportement — sans jamais supprimer celui qui agit.

D’où un paradoxe : le pouvoir a besoin de la liberté de celui sur qui il s’exerce. Il faut que « l’autre » reste un sujet capable d’agir, et qu’un champ de réponses, de réactions, de résistances possibles demeure ouvert devant lui.

Des ressources pour aller plus loin

Le pouvoir et la liberté

« Le pouvoir est partout ; ce n’est pas qu’il englobe tout, c’est qu’il vient de partout. »

– Foucault, Histoire de la sexualité I, La volonté de savoir

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