Elle est l'Autre
L’humanité s’est pensée au masculin et n’a défini la femme que par rapport à l’homme.
L’homme oublie superbement que son anatomie comporte aussi des hormones, des testicules. Il saisit son corps comme une relation directe et normale avec le monde qu’il croit appréhender dans son objectivité, tandis qu’il considère le corps de la femme comme alourdi par tout ce qui le spécifie : un obstacle, une prison. « La femelle est femelle en vertu d’un certain manque de qualités », disait Aristote. « Nous devons considérer le caractère des femmes comme souffrant d’une défectuosité naturelle. » Et saint Thomas à sa suite décrète que la femme est un « homme manqué », un être « occasionnel ». C’est ce que symbolise l’histoire de la Genèse où Ève apparaît comme tirée, selon le mot de Bossuet, d’un « os surnuméraire » d’Adam.
L’humanité est mâle et l’homme définit la femme non en soi mais relativement à lui ; elle n’est pas considérée comme un être autonome. « La femme, l’être relatif… », écrit Michelet. C’est ainsi que M. Benda affirme dans le Rapport d’Uriel : « Le corps de l’homme a un sens par lui-même, abstraction faite de celui de la femme, alors que ce dernier en semble dénué si l’on n’évoque pas le mâle… L’homme se pense sans la femme. Elle ne se pense pas sans l’homme. » Et elle n’est rien d’autre que ce que l’homme en décide ; ainsi on l’appelle « le sexe », voulant dire par là qu’elle apparaît essentiellement au mâle comme un être sexué : pour lui, elle est sexe, donc elle l’est absolument. Elle se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle ; elle est l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le Sujet, il est l’Absolu : elle est l’Autre. […]
Le besoin biologique – désir sexuel et désir d’une postérité – qui met le mâle sous la dépendance de la femelle n’a pas affranchi socialement la femme. Le maître et l’esclave aussi sont unis par un besoin économique réciproque qui ne libère pas l’esclave. C’est que dans le rapport du maître à l’esclave, le maître ne pose pas le besoin qu’il a de l’autre ; il détient le pouvoir de satisfaire ce besoin et ne le médiatise pas ; au contraire l’esclave dans la dépendance, espoir ou peur, intériorise le besoin qu’il a du maître ; l’urgence du besoin fût-elle égale en tous deux joue toujours en faveur de l’oppresseur contre l’opprimé : c’est ce qui explique que la libération de la classe ouvrière par exemple ait été si lente. Or la femme a toujours été, sinon l’esclave de l’homme, du moins sa vassale ; les deux sexes ne se sont jamais partagé le monde à égalité ; et aujourd’hui encore, bien que sa condition soit en train d’évoluer, la femme est lourdement handicapée.
L'essentiel
Pourquoi dit-on « le sexe » pour parler des femmes, et jamais des hommes ?
Parce que, répond Beauvoir, l’homme s’est posé comme la norme et la femme comme l’écart. Depuis Aristote jusqu’à la Genèse, on n’a jamais défini la femme en elle-même, mais toujours par rapport à l’homme : il est le modèle, elle est ce qui lui manque ou ce qui s’en éloigne.
Du coup, l’homme est le Sujet, l’Absolu ; la femme n’est que l’Autre, l’inessentiel. Elle n’existe pas comme un être autonome : elle n’est que ce que l’homme décide qu’elle est.
Mais alors, pourquoi cette situation dure-t-elle ? Beauvoir la compare au rapport du maître et de l’esclave : le maître détient le pouvoir, tandis que l’esclave, dans la dépendance, intériorise son besoin du maître. Le besoin joue toujours en faveur de l’oppresseur.
En d’autres termes : la domination masculine n’est pas un fait de nature, c’est une histoire : celle d’un sexe qui s’est arrogé le droit de définir l’autre.
Des ressources pour aller plus loin
La femme comme Autre
« C’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle ; c’est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète. Dès qu’elle cesse d’être un parasite, le système fondé sur sa dépendance s’écroule. »
– Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Tome II, Chap. XIV
Cycle · Le Pouvoir
Le Manuel Infini
Le parcours de philosophie qui vous accompagne, un texte après l’autre.





