Connaître sans Maître

Défense des autodidactes.

Je ne puis m’étonner assez de ce que les stoïciens, qui avaient tellement l’habitude de traiter Épicure d’obtus et d’ignare, aient mal supporté son refus de se reconnaître aucun maître. Ils auraient plutôt dû l’accuser d’être demeuré obtus et inculte faute de fréquenter des maîtres. Mais parce qu’on insiste surtout sur sa autodidaxie même, je demanderais seulement s’il n’est pas vrai que l’on célèbre de très nombreux autodidactes : Phérécide chez Suidas, Héraclite, chez le même et chez Diogène Laërce, et la plupart des autres ? Pourquoi Épicure n’aurait-il pu être de ce nombre ? Ou bien que jalousent-ils, si

« il fut excellent, celui qui connut toute chose

sans autre maître que lui-même »,

comme Hésiode le dit chez Aristote ? Il fut chef d’une secte ; il dut donc tirer de son cru, sinon l’ensemble de son enseignement, du moins une partie. Si on le condamne d’avoir osé innover sur les Anciens, que l’on condamne Zénon, Aristote et tous ceux qui ont été un jour célèbres comme fondateurs de sectes et de partis ! Quant au reste, s’il est vrai qu’il a pu suivre les leçons de la raison comme d’autres l’ont fait, pourquoi lui refuser absolument d’avoir pu inventer bien et dire bien, comme d’autres l’ont fait ? Combien y a-t-il eu de choses inventées et dites par lui le premier, à ce qu’il semble, que d’autres se sont appropriées, sans qu’il ait dû pour autant se plaindre de cette appropriation ? […] Démocrite lui-même qui, quoiqu’il ait porté le flambeau devant Épicure, ne fut pourtant ni son chef ni son maître. Épicure a pu tomber très souvent sur les mêmes choses que lui ; il a pu rendre plus lumineux les points qu’il avait laissés imparfaits ; il a pu le contredire sur bien des questions (comme il a aussi contredit Anaxagore, tout en l’admirant) ; il a pu faire tout seul de nombreuses découvertes nouvelles. Cela aurait dû être assez pour Démocrite si Epicure l’a tenu en honneur pour ce qu’il avait reçu de lui.

Gassendi, Vie et mœurs d'Epicure, Livre V, Chapitre 6

L'essentiel

Défendant Épicure contre les Stoïciens, Gassendi illustre sa maxime « Ose Savoir » en reconnaissant la valeur d’une pensée qui se légitime par elle-même plutôt que par la caution d’une tradition.

Les Anciens eux-mêmes défendaient la libre pensée et le libre exercice de la raison. Comme Aristote a su s’écarter de Platon, on peut être l’héritier d’une pensée sans en être l’immédiat continuateur.

La relation entre Épicure et Démocrite illustre cette transmission sans soumission, qui n’exclut ni la contradiction ni le dépassement. Ce texte engage ainsi une réflexion sur la nature même de la pratique philosophique, où l’originalité n’est pas rupture absolue mais examen attentif de la tradition (exercice que Gassendi lui-même se propose de faire… avec Épicure).

Des ressources pour aller plus loin

Ose savoir

Tu sais sans doute comme je suis par ailleurs dans les mêmes dispositions à l’égard de tous [les philosophes], comme je les honore tous, et comme, poussé par ma passion pour la vérité et désireux de former mon esprit, je me consacre un peu plus  passionnément à connaître tantôt l’un, tantôt l’autre. »

– Gassendi, Vie et mœurs d’Épicure, Dédicace

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