L'habileté des bêtes

Notre regard sur le prétendu instinct des animaux aboutit à un paradoxe.

Pourquoi l’araignée épaissit-elle sa toile en un endroit et la fait-elle plus lâche en un autre, se sert-elle à cette heure de cette sorte-ci de nœud, bientôt après de celle-là, si elle n’a pas et réflexion et pensée et conclusion ?

Nous reconnaissons assez bien, dans la plupart de leurs ouvrages, combien les animaux ont de supériorité sur nous et combien notre technique est faible pour les imiter. Nous voyons toutefois, dans nos œuvres, plus grossières, les facultés que nous employons pour les produire, et que notre âme se sert alors de toutes ses forces ; pourquoi n’en pensons-nous pas autant à leur sujet ? Pourquoi attribuons-nous à je ne sais quel penchant inné et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons faire naturellement et par procédés inventés ?

En cela, sans y penser, nous leur donnons un très grand avantage sur nous, en admettant comme un fait que Nature, avec une douceur maternelle, les accompagne et les guide pour ainsi dire par la main dans toutes les actions et les agréments de leur vie tandis qu’elle nous abandonne au hasard et au sort et nous oblige à chercher par nos techniques les choses nécessaires à la préservation de notre vie et qu’elle nous refuse en même temps les moyens de pouvoir arriver, par quelque apprentissage et quelque effort de l’esprit, à l’habileté naturelle des bêtes, de manière que leur stupidité animale surpasse dans toutes les choses utiles et agréables tout ce dont est capable notre divine intelligence.

Montaigne, Les Essais, livre II, chapitre XII

L'essentiel

Traditionnellement, les actions des animaux sont décrites commes « instinctives », c’est-à-dire comme innées, naturellement (et presque mécaniquement) déterminées par la nature.

Or Montaigne, par une habile comparaison entre les productions animales et humaines, interroge ce fameux « instinct » : comment se fait-il que l’on nie l’intelligence des animaux, alors que leurs oeuvres dépassent parfois les nôtres ?

Et si le concept d’instinct, au lieu de décrire une réalité de la nature, servait surtout à préserver l’orgueil humain, qui veut assurer sa domination sur les animaux ? 

Des ressources pour aller plus loin

La dignité des animaux

« J’enchérirais volontiers sur Plutarque et dirais qu’il y a plus de différence de tel à tel homme que de tel homme à telle bête…. « 

– Montaigne, Les Essais, I, 42

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